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أَلَمْ تَرَى كَيْفَ ضَرَب اللَّهُ مَثَلًا كَلِمَةً طَيِّبَةً كَشَجَرَةٍ طَيِّبَةٍ أَصْلُهَا ثَابِتٌ وَفَرْعُهَا فِي السَّمَاءَ |
N'as-tu pas vu comment Dieu donne en exemple la bonne parole ? Tel un arbre excellent dont la racine est ferme et la ramure dans le ciel (Qoran, 14, 24)
Vers une nouvelle jurisprudence islamique (Nahwa fiqh-in gadîd, 3 Volumes )
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Vers
une nouvelle jurisprudence islamique Ayant dans les deux premiers volumes jeté les
bases préliminaires d'une réflexion nouvelle sur les rapports de la
jurisprudence (fiqh) à la Foi (‘aqîda) et à la Loi
(sharî‘a) et différencié les trois domaines, puis proposé une
compréhension exhaustive du discours coranique qui habilite à affronter la
problématique de la Sunna et du Hadîth et à remettre en cause ce
qui y contredit l'esprit du Coran, Gamâl al-Banna continue dans le présent
volume à déblayer le terrain par un examen critique des méthodes de
réflexion et pratiques juridiques afin de dégager les perspectives qui
permettront d'entrevoir et d'établir les fondements nouveaux de la
jurisprudence islamique. III.1. APPROCHES CRITIQUES III.1.1. Les trois niveaux de référence Dans un long chapitre introductif, l'auteur commence par rappeler le poids du patrimoine jurisprudentiel constitué dans un espace-temps incomparablement plus important que celui dans lequel ont pris place la Révélation et la Tradition fondée par le Prophète. Ces trois entités, Coran, Sunna et fiqh, sont données comme autant de niveaux de référence, d'instruments pour la confrontation et l'évaluation des pratiques doctrinales et jurisprudentielles relatives à cinq questions primordiales, la foi (al-îmân) en Dieu, la liberté de croyance (al-i‘tiqâd), la justice sociale, économique et politique, la condition de la femme et l'esclavage dans sa forme ancienne et sa projection moderne concernant le statut des travailleurs [13] . L'étroite
compatibilité des deux premiers niveaux de référence, née de l'intime
adhésion du Prophète à l'esprit du Livre, offre le plus souvent un
puissant contraste avec le troisième. “En
occultant le Coran et la Sunna authentique ou en les assujettissant, écrit
l'auteur, le fiqh a progressivement pris de la distance par rapport
à ses sources premières et s'est forgé des fondements autonomes qui
relèvent principalement de la technique professionnelle.” Si
des facteurs d'ordre
pratique – tels que l'établissement des textes et la spécialisation –,
d'ordre historique, politique et culturel sont à l'origine de cette dérive
à laquelle peu échappent, ils ne peuvent pour autant la justifier.
L'auteur montre qu'en raison de l'éloignement de la logique et de l'esprit
du Coran “ l'idée de
Dieu a été corrompue [par les théologiens] comme l'a été l'objectivité de
la philosophie ” dont ils
ont prétendu se servir, et la liberté de croyance enfermée dans
l'aphorisme faisant un mécréant passible de la peine de mort de
“ quiconque
nie une [vérité] nécessairement déterminée de la religion ” (man jahada ma‘lûman min al-dîn bi-l darûra), “ formule
dans laquelle tout peut s'engouffrer ”. Or,
poursuit-il “ dès qu'il
est porté atteinte à la liberté de pensée, l'idée de justice ne peut être
approfondie.” Sur le plan politique et social, “ la crainte
de la dissidence a érigé la nécessité [du compromis] en vertu ” ; les
fuqahâ' ont par ailleurs légitimé divers modes d'exploitation des esclaves
et des travailleurs et déprécié la condition de la femme.
III.1.2. Le fiqh entre l’intérêt, l’intention et les correspondances
L'auteur
examine ensuite le rapport des fuqahâ' au texte dans l'exercice de
leur métier dès lors qu'il s'agit d'établir l'assise de solutions
juridiques(ahkâm), sachant que la notion de texte ne se limite pas
pour eux au Coran ou aux hadîths dûment authentifiés mais les déborde
largement pour englober les paroles des compagnons du Prophète
(sahâba), des compagnons de ceux-ci (tâbi‘i), etc., sans
compter les libertés prises avec le Coran et la Sunna évoquées dans
le deuxième volume. Le concept
le plus susceptible de provoquer une polémique dans une tradition
jurisprudentielle basée sur la paraphrase (taqlîd) des textes était
et reste celui de maslaha (pl. masâlih), mot que l'on
traduit par “ intérêt ”.
L'auteur déplore le fait que les fuqahâ' ne se soient pas imprégnés
de la terminologie coranique à laquelle fait écho la Sunna, où sont
déclinés les dérivés du terme salâh, sâlihât, islâh zât
al-bayn – qui connotent la recherche et la pratique du bien, la
réconciliation,... – desquels procède le mot de maslaha synonyme de
manfa‘a signifiant ce qui est utile, profitable, avantageux, et qui
s'oppose à mafsada ou l'état de corruption, de désordre, de
violence... “ Ils
auraient pu, souligne-t-il, partir de l'intérêt ”,
pris dans le sens de la recherche de ce qui est bon et profitable et non
dans celui d'un utilitarisme à la Bentham, “ et
l'établir comme indice (dalîl) de solutions juridiques ”.
Or, ils ont inversé les choses et occulté le problème en considérant que
le Législateur (Dieu) était mieux à même de définir l'intérêt des humains,
qu'ils ne pouvaient le concurrencer sur ce point, que la sharî‘a
avait pour intention (maqsad, pl. maqâsid) le bien-être des
gens et qu'il n'existait aucun intérêt qui ne fût déjà défini par les
textes. On pourrait croire, poursuit-il, que les fuqahâ' se sont
quand même préservés une marge de manœuvre avec ce qu'ils appellent les
intérêts non mentionnés (al-masâlih al-mursala) mais en fait les
hésitations et réserves l'ont emporté et l'expression d'une préférence
juridique (istihsân) comme la recherche de l'intérêt de la
communauté (istislâh) ont été considérés, notamment par al-Shâféi,
comme une entorse au droit du Législateur. Les
fuqahâ' se sont donc cantonnés dans le négativisme en travaillant à
définir les tentations corruptrices et à les bannir (sadd
al-zarâ'e‘ ;
daf‘ al-mafsada). “ En
réalité, ils ignoraient le texte en prétendant s'incliner devant ses
normes. ” Il a fallu
“ le
cri d'al-Tûfî (m. 716 H.) qui proclamait la priorité de l'intérêt sur le
texte ”
pour remettre en mémoire les prérogatives de ‘Umar et de ‘Alî qui allaient
au devant des besoins sans céder à la hantise du texte. Il cite par
ailleurs, nombre de fuqahâ' modernes et contemporains qui ont eu à
cœur, autant que les anciens, de combattre la thèse de Najm al-Dîn
al-Tûfî. Celui-ci, pourtant, ne dérogeait pas qualitativement à la règle
de la jurisprudence traditionnelle et avait pris le soin de préciser que,
correctement interprété, un texte ne pouvait contredire l'intérêt général;
il s'était en outre, armé d'un hadîth préconisant qu'il ne devait y avoir
“ ni
préjudice contre soi ni action nuisible à autrui ”
(lâ darar wa lâ dirâr), où donc l'intérêt propre est pris en compte
dans la limite des torts suceptibles d'être portés à autrui. Le différend
entre le fiqh inspiré des anciens maîtres (salafi) et
al-Tûfî se réduisait dès lors au fait que pour lui l'intérêt, qu'il place
parmi les premiers fondements de la sharî‘a, en représente
l'intention primordiale alors que pour les fuqahâ' il n'en est
qu'une parmi d'autres. Le
faqîh égyptien al-‘Izz bin ‘Abd el-Salâm (m. 660 H.) avait pourtant
été plus loin dans son exploration de la notion d'intérêt qu'il disposait
selon trois niveaux :
la nécessité, le besoin et la complétude. “ Sa
contribution est l'un des points les plus lumineux dans la jurisprudence
islamique qu'il éloigne des tergiversations théoriques pour la brancher
sur la vie. Le fait que son apport n'ait pas eu d'incidence réelle dénote
la rupture qui s'était installée entre le fiqh et la vie. ” Al-Shâtibî (m. 790 H.) marque encore un recul, par rapport à Al-Tûfi, en posant les cinq intentions de la Loi (maqâsid al-sharî‘a) : sauvegarde de la religion (hifz al-dîne), de la personne (hifz al-nafs), de l'entendement (hifz al-‘aql), de la progéniture (hifz al-nasl) et enfin des biens (hifz al-mâl). La notion d'“ intention ” diffère de celle d'“ intérêt ” en ce sens qu'elle ne fait pas jouer l'autonomie du faqîh, sans compter les adaptations et réductions qui lui ont été imposées. Concernant ce dernier point, l’auteur rappelle notamment qu'aujourd'hui encore on ne mentionne comme moyen, pour la sauvegarde de l'entendement, que la prohibition de l'alcool. N'aurait-il pas mieux valu sur ce point débattre par exemple des problèmes de la science, de l'acquisition du savoir et du développement des méthodes d'enseignement ? Et pour la sauvegarde des biens, au lieu des seules autorisation à la vente et interdiction de l'usure, n'aurait-on pu s'attendre à la caractérisation de la propriété privée par sa fonction productive et sociale... ?
L'apport fondateur à tous les
niveaux, estime l'auteur, fut celui de Shâh Walî-Allâh de Delhi (m. 1176 H.) qui oriente la connaissance islamique
vers une compréhension pénétrante et sensible des intentions de la sharî‘a
et de l'intérêt en forgeant le concept de “ correspondances ”
(irtifâqât).
Critiquant al-Tûfî pour son appréciation étroite des préceptes relatifs au culte interprété comme la manifestation mécanique d'une obéissance aveugle à l'égard du Maître, Shâh Wali-Allâh affirme l'importance de l'intégration du culte au domaine de la connaissance car “ les indices et approches multiples de la science procurent la paix du cœur ”, indiquait-il faisant allusion au mot d'Ibrâhîm (Abraham) dans le Coran. C'est que les préceptes relatifs au culte comme les statuts juridiques “ ne sont point des pierres sourdes qui séquestrent leur sens ”, affirme Gamâl al-Banna, mais comme le montre Shâh Walî-Allâh, “ ce sont des entités vivantes qui oscillent en permanence entre le but prévu par le Législateur et l'attention due aux humains auxquels elles ont été révélées, à leur époque, à leur situation, aux circonstances de leur quotidien avec lesquelles elles concordent et correspondent... ” [14] L'auteur
relève la ressemblance entre le faqîh de l'Inde et Ibn Khaldûn au niveau de la richesse des significations que l'on
retrouve dans l'ouvrage longuement cité du premier – “ La
Raison Suprême de Dieu ”
(Hujjatu-llâhi-l bâligha) –, le rôle qu'il accorde aux structures
sociales ainsi que sa profonde vision philosophique qui pénètre “les
secrets de la législation”.
Cette vision, poursuit-il “est
une clé nécessaire si l'on veut établir les fondements de la jurisprudence
sur une base solide, correspondant avec ces secrets et avec leur sens
intime”. III.1.3. La méconnaissance des
“ limites ”
fixées par Dieu Le
deuxième concept conflictuel auquel s'attaque l'auteur est celui de
hudûd (s. hadd) – signifiant littéralement “ frontières ” ou
“ limites ” fixées
par Dieu (hudûd Allâh) – duquel on relève près de quatorze
occurences dans le Coran dans des versets comportant des orientations
générales ou des directives concernant l'héritage, les droits de la femme,
le jeûne, le système économique et politique mais ne faisant nulle
allusion aux “ peines
légales ”
malencontreusement assimilées au mot hudûd. “ Le terme
hudûd Allâh est lié à une idée fondamentale de la
sharî‘a, à l'esprit et à la philosophie de l'Islam, à savoir, le
rapport entre ce qui est autorisé ou ne l'est pas et qui n'est nullement
réductible aux peines prescrites ”, indique
l'auteur qui conteste par ailleurs l'association directe faite par
certains entre hudûd et “ ce que
Dieu a révélé ” (ma
anzal-Allâh). Cette dernière expression, est exhaustive et désigne le
Livre révélé en tout ce qu'il comporte, qu'il ait pour nom Torah, Évangile
ou Coran, et si l'on comptait le nombre de versets où elle apparaît aux
côtés du mot “ droit ”
(al-haqq), on comprendrait que l'essentiel est dans la conjonction
de la révélation et de la justice. Par ces mises au point terminologiques,
l'auteur nous donne à
mesurer la distance que le fiqh a prise avec sa source principale
et met en garde contre les distorsions réduisant l'Islam aux peines
légales plus ou moins bien comprises. C'est pourquoi il revient au sens usuel du mot
hudûd ou “ peines
légales ” faisant
remarquer que celles-ci constituent l'infime partie du droit pénal
islamique en comparaison des peines laissées à l'appréciation du juge ou
des responsables politiques (ta‘zîr, pl. ta‘âzîr), sachant
que ce droit pénal ne constitue à son tour qu'une partie de l'ensemble des
lois du droit islamique public ou privé ou de la sharî‘a laquelle
n'est elle-même qu'une des composantes de l'Islam. En effet,
constate l'auteur, seuls cinq versets sur les plus de six mille deux cent
qui composent le Coran, déterminent des peines en cas de vol, d'adultère,
de calomnie, d'acte de guerre et de crime, sans mentionner de détails
quant au mode d'exécution, encore que certaines peuvent être abolies en
cas de repentir. Par ailleurs, fait-il remarquer, il n'est fait allusion à
aucune sanction punitive contre la boisson d'alcool ou contre le reniement
de la foi (al-ridda). À côté des
milliers de versets relatifs à la piété (taqwa), au pardon
(istighfâr), au repentir (tawba), le nombre excessivement
restreint des préceptes pénaux proprement dits est le signe que le Coran
privilégie la Foi (‘aqîda) par rapport à la Loi (sharî‘a) et
que sans amoindrir l'importance des préceptes légaux nécessaires à la vie
de toute société, il donne à comprendre que “ la mission
d'ouverture à la connaissance, à la justice et à la liberté ne peut
s'accomplir que dans un climat de profonde croyance ”. Du texte coranique émane donc le cadre
théorique du crime et du châtiment en Islam. Le Coran configure autant par le fond que par la
forme, la dialectique qui
met dans un rapport d'interaction et d'inséparabilité deux entités
différentes, non contradictoires, complémentaires, la Foi et la
Loi, ayant chacune sa
nature, son domaine et ses mécanismes propres, l'une agissant directement
sur l'individu par la persuasion, l'exhortation au bien, tirant son
argument suprême du Coran, l'autre visant prioritairement la société et
opérant par dissuasion avec pour raison le pouvoir. L'auteur étudie, dans ce contexte,
l'incidence de la Foi dans
la pratique juridique au temps du Prophète d'abord en donnant à méditer : l'attitude de ses
contemporains qui ont vu dans la peine légale un moyen expiatoire et de
purification; les clauses exigeant l'aveu du coupable comme pièce à
conviction maîtresse et acceptant sa rétractation; enfin le conseil du
Prophète recommandant d'éviter d'en arriver aux peines légales
(“ ta‘âfû-l
hudûd ”) et
“la
continence” dont il
faisait preuve dans l'application de celles-ci allant jusqu'à souffler à
l'accusé de nier, et instituant ainsi un principe général qui est de
“ repousser
les peines en cas d'incertitude ”
(“ idra'u-l
hudûd bi-l shubuhât ”),
principe pouvant englober de très nombreux cas. Au point qu'Ibn Hazm a mis
en doute l'authenticité du hadîth qui en témoigne y voyant une manœuvre
pour abandonner les peines légales. “Exagération!,
commente l'auteur, dans la mesure où le but, en définitive, est de prouver
l'accusation.” Si cette
exemplarité “ utopique ” est
impossible à réaliser dans sa forme initiale, elle n'a pas pour autant un
caractère d'exclusivité et fonde une norme en comparaison de laquelle
apparaît la pauvreté du fiqh moderne et surtout contemporain dont
les ouvrages ne mentionnent même pas, entre autres choses, le fait que le
repentir œuvre en faveur de l'exemption des peines sinon “ à
transformer les fautes en actes de bienfaisance (Coran, 25,
70) ”. La
Loi, par
contre, est investie de la tâche de “ réformer
la société pour garantir la réforme de l'individu ” et à ce
titre, elle ne peut rien négliger ; la
fermeté et l'objectivité sont ses armes. Toutefois, “ la société
islamique forme un tout et l'on doit pouvoir sentir dans ses moindres
recoins, battre le pouls de son âme collective incarnée dans la justice et
dont les ordres et interdits ne sont point contradictoires mais
concordants ”. C'est
pourquoi, indique l'auteur, on ne peut punir le voleur que s'il a été
procédé à une redistribution des richesses par le biais de l'aumône légale
purificatrice (zakât)
[15]. Aussi
“ ne
convient-il pas de dévaloriser la réforme introduite par la
Loi”,
poursuit-il, citant entre autres William Temple, l'ancien évêque de York[16], car
celle-ci peut “ créer
un climat favorable à l'éclosion des valeurs morales ”. L'auteur analyse sous tous leurs aspects les diverses sanctions prescrites par la sharî‘a, en particulier celle relative au vol, en les comparant aux lois du droit positif dans plusieurs pays et expose longuement le point de vue de fuqahâ' et hommes de loi contemporains qui ont contribué à faire revivre l'esprit du Coran dans le cadre précis de leur interprétation adéquate des prescriptions juridiques ou par la reconnaissance de leur opportunité, tels Cheikh ‘Abd el-Met‘âl al-Sa‘îdî, Farès al-Khûrî, Ma‘rûf al-Dawalîbî, Muhammad Shahrûr, ‘Abdallâh al-‘Alaylî...
III.1.4. Les trois composantes
caractéristiques du fiqh L'auteur
clôt enfin cette partie d'analyse critique sur un point de la plus haute
importance qui éclaircit, en outre, sa position quant au statut du texte
et à son rôle sur le plan juridique. En étudiant le développement de la
pratique du droit islamique au cours de l'Histoire, il dégage trois
composantes qui ont profondément marqué et caractérisent aujourd'hui
encore, le fiqh :
l'aspect fragmentaire et l'hégémonie des études de langue et de la logique
formelle. Historiquement,
explique l'auteur, la fragmentation a naturellement déterminé une
jurisprudence naissante sollicitée par des “ cas ”
isolés et “ qui
a évolué dans le souci de trouver des solutions juridiques propices et non
dans celui d'établir une législation (tashrî‘) ”. Les
fondements (usûl) du fiqh établis plus tard, ont eux-mêmes
gardé ce trait en ne proposant qu'une méthode de déduction des statuts
juridiques à partir du Coran et de la Sunna auxquels étaient rattachés
deux fondements secondaires, le raisonnement analogique (qiyâs) et
le consensus (ijmâ‘), devant fonctionner dans un rapport d'étroite
dépendance à l'égard des deux premiers. Ceci, note l'auteur, est une
conséquence du fait que le Coran, en particulier, a été considéré par les
anciens comme la source des sentences et des jugements alors qu'ils
auraient dû y voir la source d'une législation fondée sur la raison et
l'intérêt public. Le
processus de démarquage du territoire du fiqh est à ce titre très
significatif. Sans entrer dans les détails techniques de l'opération
exposés par l'auteur, on retiendra la mise à l'écart des statuts et
solutions juridiques non tirés des préceptes révélés mais inspirés par la
raison (al-‘aql)..., des statuts théoriques relatifs à la Foi (cf.
vol.1), etc. Passant à
une nouvelle étape avec la complexité croissante accompagnant le brassage
de sociétés diverses, le fiqh pour lequel al-Shâfé‘i proposait de
nouveaux fondements auxquels “ se
rendit ”
la communauté – non sans retours car Abu Hanîfa proposait aussi ses
fondements essentiellement liés aux ramifications (furû‘) et à la
jurisprudence des tribunaux (fiqh al-qadâ') –, garda ce trait
spécifique. En effet, bien que n'opérant plus à partir de cas isolés
(fiqh al-hâlât), la jurisprudence n'arrivait pas pour autant à se
donner une base transcendante et continua à chercher des solutions
juridiques dans les implications (‘illa(t), pl. ‘ilal) des
préceptes coraniques (fiqh al-‘ilal) sans dépasser la lettre du
texte pour en tirer la morale (hikma(t), pl. hikam). Ainsi,
le Coran ayant autorisé le voyageur à rompre le jeûne du Ramadan, commente
l'auteur, on s'en tient traditionnellement au texte sans réfléchir au fait
qu'au XXe siècle ce voyageur jouit de plus de confort peut-être
dans un avion que dans sa propre maison alors qu'on laissera un ouvrier
suer sang et eau devant une forge sans le faire bénéficier du précepte qui
vaut cependant davantage pour lui et pour ses semblables parce qu'il
relève en premier lieu d'un sens profond, celui de la compassion et de la
miséricorde divine. La
tentative d'établir des règles (qawâ‘id) pour le fiqh
regroupant des lignes directrices ne parvint qu'à consacrer la
parcellisation. Et dans ce contexte, l'effort incomplet d'al-Shâtibî qui,
dans son interprétation tronquée restait très en-deçà des réelles
intentions de la sharî‘a, ne put opérer de percée
fondamentale. Pour
pallier cet échec, indique l'auteur, il aurait fallu “ partir
du même point que le Coran ”,
le prendre dans sa totalité – parce que c'est ainsi et non dans ses
parties isolées qu'il constitue le véritable Livre de la Loi – et
considérer “ les
principales valeurs morales (al-qiyam al-ra'îsiyya) ”
qu'il établit, de sorte que chacune d'elles devienne une source
génératrice de statuts dont l'assise unificatrice serait le Coran. Par ailleurs, sans nier l'apport des études de langue au fiqh impliqué dans l'action juridique -la responsabilité des fuqahâ' étant ici tributaire de leur compréhension de la syntaxe particulière du Coran et de la maîtrise de son vocabulaire-, l'auteur conteste la ratiocination grammaticale et lexicographique sur laquelle s'est greffée la logique formelle pour “ neutraliser l'aptitude des fuqahâ' à statuer ”, allant jusqu'à “ vider de son sens une idée aussi importante que celle des intentions de la sharî‘a ”. Il s'élève en outre contre l'envoûtement réducteur exercé par la logique aristotélicienne depuis le premier siècle de l'Hégire sur les fuqahâ' qui ont fini par “ sacrifier la vérité à des formules abstraites ”.
III.2.
Les fondements de la Loi III.2.1. La raison Poursuivant
sa lecture critique du patrimoine jurisprudentiel et islamique, l'auteur
approfondit les approches et notions étudiées dans le premier volume et
propose dans la seconde partie du présent ouvrage de nouveaux fondements
de la Loi (usûl al-sharî‘a) dictés par la raison qu'il établit
comme fondement premier, également primordial pour reconnaître l'existence
de l'Être suprême et comprendre le Coran. Or celui-ci, par sa mise en œuvre simultanée du cœur (al-qalb) et de la raison (al-‘aql) institue une logique qui ouvre pour le moins une double perspective : en convainquant la raison humaine d'intégrer ses limites “ naturelles ” devant l'inconcevable – dont l'approche est réservée au cœur, réceptacle de la foi (al-îmân) –, elle l'oriente par ailleurs vers le champ illimité de la connaissance où se développe son intelligence du bien (al-tahsîn wa-l taqbîh) et de la justice (al-‘adl) “fruit de la sharî‘a”.
L'erreur
fondamentale des fuqahâ', estime l'auteur, fut d'inverser le
processus en attribuant à la raison un pouvoir d'investigation en ce qui
concerne la nature et l'essence de Dieu et en dilapidant cette faculté
dans une science théologique (‘ilm al-kalâm) stérile au lieu de
l'investir dans la réflexion sur les réalités de l'existence dans leur
rapport au mode de gouvernement (al-hukm) “ dont
l'aspiration ultime doit être d'instaurer la justice ”. L'auteur
recense et analyse longuement les positions historiques des sectes ou
individus illustrant la controverse toujours subsistante, qui a opposé les
tenants de la raison – mu‘tazalites, chi‘ites, zaydites, al-Juwayni,
al-Ghazâli, Ibn Rushd, Ibn Khaldûn, al-Râzi, al-Afghâni, ‘Abduh,
al-Marâghi, ‘Ali Sharî‘ati,... – à ceux qui ont privilégié la
transposition quasi mécanique du texte (al naql) dans le registre
de la vie – les ash‘arites, al-Shâfé‘î, al-Shâtibî, al-Mawdûdi, Sayyed
Qutb, al-Sha‘râwi,... Il attribue l'échec des premiers quand il s'agit des
sectes, aux luttes pour le pouvoir qui ont noyé dans le sang les plus
belles fleurs de la raison. La mise en
sourdine de la raison sous prétexte de sa relativité et de son
incompétence devant la volonté ou l'intention divine – arguments
désamorcés par l'auteur – a eu selon lui des conséquences dramatiques et
débilitantes sur la vie des sociétés islamiques dans la mesure ou “ le
fiqh est concerné par tous les aspects de l'existence humaine et
les informe ”. Les
tentatives contemporaines de réforme (‘Abduh en Égypte, al-Tâhir ben
‘Ashûr et ‘Allâl el-Fâsi en Tunisie et au Maroc) ont certes mis en
évidence les nombreux problèmes soulevés par la jurisprudence
traditionnelle sans toutefois oser enfoncer les portes de ses “ fondements
(usûl al-fiqh) devenus sacro-saints ”.
Des mises en cause encore plus récentes datant des années quatre-vingt et
quatre-vingt-dix, relèvent de la même faiblesse ou baignent dans un
académisme manquant d'intransigeance. Car, “pour
opérer le sauvetage de la pensée islamique, écrit l'auteur, il ne faut pas
moins qu'une révolution intellectuelle qui la délivre de l'énorme
accumulation d'obstacles représentés par les fondements du fiqh, la
théologie et les exégèses, et rende les musulmans au Coran (...) afin
qu'ils établissent de nouveaux fondements en accord avec son enseignement
au lieu des anciens, dépassés depuis des centaines d'années, dans lesquels
pourtant se cantonnent les fuqahâ' ”.
Une nouvelle jurisprudence islamique viserait non seulement à réhabiliter la raison mais aussi à lui ménager un statut égal à celui du texte révélé “ parce que la raison est également un don de Dieu, une forme de révélation ” et qu'à ce titre, il serait absurde de supposer qu'elle puisse entrer en contradiction avec la parole divine. Le fiqh nouveau viserait donc à libérer
l'esprit de l'hégémonie du “ texte ” saisi dans son sens étroit de moule imposé au vivant,
et à lui faire prendre conscience de son autonomie et du capital dont il
dispose pour poser les bases de la connaissance. Le texte devient alors
fonctionnel dans une démarche cognitive à laquelle participe pleinement la
raison.
Établissant
“ les
valeurs morales dominantes dans le Coran ”
(manzûmat al-qiyam al-hâkima fi-l Qur'ân) comme deuxième fondement
de la sharî‘a, l'auteur rappelle que le Livre, “ espace
ouvert au multiple et à l'alternative ”, dont
chaque verset renaît à un sens nouveau à travers les époques et les lieux,
est en soi “ le
miracle de
l'islam ”. Par
ailleurs, indique-t-il, “ le Coran
ne s'apparente nullement à un code de lois où les juges puiseraient leurs
sentences ” ; livre de
guidance au premier degré, il donne à considérer l'Être suprême,
“ symbole et
principe originel de toutes les valeurs ”, à
travers sa création et dans le dit de ses Noms/Attributs desquels procède
la notion du Droit (al-haqq) et de l'éthique dans leur absolue
perfection. La rareté des statuts juridiques, leur
formulation générale – exception faite du verset sur la dette ajournée et
d'indications relatives à l'héritage – suscitent la réflexion à laquelle
les valeurs coraniques servent de “ boussole ”. La
double erreur de la jurisprudence islamique, estime l'auteur, fut d'abord
de voir dans le Coran un livre de lois alors qu'elle aurait dû partir de
son enseignement moral pour fonder les statuts et les garantir ; ensuite
“ de croire
que, sans restriction, la Sunna était habilitée à pallier le manque
de précision intentionnel du Coran alors qu'elle devait être lue, filtrée
à travers la grille des valeurs posées par le Livre et non le
contraire ”, comme
il a été montré dans le deuxième volume. On constate “ les
conséquences de cette erreur dans le nombre important de statuts qui
démentent l'esprit de l'Islam et (...) contribuent à sa
décadence ”, conclut
l'auteur avant d'exposer “ les
valeurs dominantes ”
susceptibles de générer des statuts adéquats ; il distingue celles-ci des
nombreuses valeurs morales complémentaires en ce sens qu'elles ne peuvent
être à l'origine d'un statut légal, mais s'assortissent aux premières pour
en donner la parfaite mesure. Le couple Droit/Justice (al-haqq/al-‘adl) se partage les territoires
de la Foi (‘aqîda) et de la Loi (sharî‘a ) et constitue la clef-de-voûte
des valeurs dominantes. Le Droit est l'attribut de Dieu par excellence,
al-haqq
[17], dont
“la nature
théorique et objective” n'a pas
son corollaire dans les autres systèmes juridiques. Ces derniers
“procèdent
en effet de l'homme et renvoient aux droits respectifs des diverses
parties”
suppléant à leur caractère subjectif par le concept des “droits
naturels”. La justice étant la mise en pratique
du Droit, l'Islam en a fait le fondement et la condition de crédibilité
des statuts légaux devant inspirer toutes les composantes de la Loi dans
les domaines politique, économique et social. Par ailleurs, le caractère
relatif de la justice eu égard au Droit (attribut absolu de Dieu) tend à
s'estomper à la lumière des particularités qui définissent chaque
situation : la compassion (rahma), le pardon (al-‘afw,
al-istighfâr), sont autant de valeurs complémentaires citées par le
Coran qui viennent “ adoucir ” la
justice, de même que le repentir (tawba) doit pouvoir infléchir sa
sentence (cf. plus haut al-hudûd), un des attributs de Dieu étant
“ Celui qui
agrée le repentir (al-tawwâb) ”. Un code des statuts légaux islamiques
devrait consacrer une de ses branches au repentir, en expliquer les
mécanismes et en étudier les conséquences autant sur les statuts que sur
la vie sociale, indique l'auteur qui salue à ce propos l'initiative de
Nelson Mandela et Desmond Tutu en Afrique du Sud laquelle a donné l'exemple de ce que peut être
un tribunal acceptant les aveux repentants d'un pan entier de la société –
tribunal devant lequel ont comparu les partisans de l'ancien régime de
l'apartheid ayant porté préjudice aux noirs, pour exprimer leurs regrets
et proclamer leur repentir sans que châtiment s'ensuive – et l'incidence
d'une pareille action sur la réforme individuelle et sociale. La liberté de pensée et de croyance
(hurriyatu-l fikri wa-l i‘tiqâd) - garantie de la Foi, parant à
l'ingérence d'un quelconque pouvoir -, la latitude facilitant l'action
(al-taysîr) et l'indulgence (al-samâha), interfèrent dans l'organisation
d'une vie sociale où sont respectées la dignité de l'homme et la diversité
voulue par Dieu, de même que sur le plan économique, le “ débours ” ou dépense (al-infâq),
principe sans cesse encouragé par le Coran qui stigmatise l'avarice, sera
pris pour base des statuts régissant les tractations financières,
interdisant l'accaparement des terres pour une durée indéfinie, etc.
III.2.3. La Sunna L'existence de valeurs morales qui font
éclore la conscience humaine et les lois sociales et l'existence de chefs
qui les personnifient et les enracinent dans les esprits sont les deux
conditions préalables à la réforme sociale, “ Dieu ayant symbolisé les
valeurs morales par le Coran et le chef qui œuvre à les expliciter et à
mettre en pratique les lois qui les traduisent dans la société par le
Prophète ”.
L'auteur résume l'argumentation développée dans le deuxième volume et en
tire la conclusion : la Sunna ajustée au
Coran – et non le contraire – et délivrée des “ camisoles de force ” dans lesquelles
s'est enfermé le fiqh, apparaît donc comme le troisième fondement de la
nouvelle jurisprudence, illustrant le type de force motrice qui précise et
combine dans la syntaxe de la vie les paradigmes énoncés par le Coran. III.2.4. La
coutume Enfin, le
quatrième fondement établi par l'auteur est la coutume (al-‘urf) en
place du consensus ou accord unanime (ijmâ‘) des croyants ou des
ulémas, mis en doute ou jugé impossible par de nombreux fuqahâ'
tels l'imam Ibn Hanbal (qui a été jusqu'à dire :
“ Qui
prétend qu'il y a consensus est un menteur ”!), Ibn
Hazm, al-Shâfé‘i, Ibn al-Wazîr,... “ Mais à
supposer que pareil accord fut possible, indique l'auteur, cela n'exclut
pas l'erreur de jugement car il est par exemple un accord des
fuqahâ' en ce qui concerne l'abrogation (naskh) de versets
du Coran ou le châtiment du renégat et dans les deux cas l'écart est
évident dans la mesure où ils se réclament d'arguments subjectifs aux
dépens du fondement général (...) Quant à l'insistance des contemporains à
considérer l'ijmâ‘ comme une vérité incontournable alors qu'il n'a
en fait jamais existé, elle accuse leur tendance à ruminer le passé et
leur démission devant la pensée rationnelle”, souligne-t-il. Si le rôle de l'ijmâ‘ était d'introduire
la dimension humaine dans le rapport juridique et prétendait ouvrir
l'accès à une participation maximale qui s'est avérée illusoire, la
coutume, généralement considérée comme un fondement subsidiaire, paraît
avoir un apport plus essentiel à ce niveau car “en
permettant au temps de respirer”
[18],
elle ouvre
la voie royale devant la participation sociale spontanée ou
rationnelle. Outre le
fait que des indices du Coran et de la Sunna autorisent à voir dans la
coutume une source de juridiction, indique l'auteur, celle-ci constitue le
terrain de l'humain à part entière où le principe, sauf en de rares
exceptions, est de ne point interdire et où il n'apparaît de contradiction
fondamentale [avec le bien] que dans le cas d'une totale inversion des
valeurs. Toutefois, constate l'auteur, la jurisprudence traditionnelle a
paradoxalement transformé ce terrain en un goulot d'étranglement où
s'imbriquent le plus grand nombre de contraintes et de prohibitions,
concernant la femme en particulier. Il n'en
demeure pas moins qu'étant “ la
voix du temps invincible dont nulle force ne peut bloquer la progression
ni les changements qui l'accompagnent, et le fruit de l'interaction des
civilisations, des cultures et des peuples ”,
la coutume ouvre un champ privilégié à la réflexion sur les rapports du
passé et du présent, du semblable et du différent, de la continuité et de
la rupture imposée par l'évolution et que toute législation doit intégrer.
“ Peu
importe, écrit l'auteur, si des coutumes semblent déroger à certains
textes car les alternatives qu'offre la sharî‘a assurent la
souplesse nécessaire pour traiter avec l'irruption du nouveau et pour
s'inspirer des plus hautes intentions de la Loi en les préférant à la
lettre du texte...”
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L'Enseignement de Gamal Al-Banna